dimanche 10 juillet 2016

                                          À L'IMPROVISTE

En se promenant dans un quartier à la pénombre, on peut jeter des petits regards indiscrets à travers les carreaux des fenêtres. Avec juste ce qu'il faut d'éclairage, on s'imagine mille et une histoires. Des joies et des drames, des surprises et des malentendus...

La rue De Courval n'y faisait pas exception. Elle était bordée de hauts peupliers pointant vers le ciel. Ses larges trottoirs étaient invitants. S'y baladaient des couples main dans la main ou d'autres, le regard rivé sur un cellulaire. Des écoliers au petit matin ou des adolescents à la fin des classes. Les maisons de plain-pied de style Ranch Californien avaient du cachet et donnaient de l'envergure au quartier. Sur la rue De Courval, le voisinage se voulait discret,  où des vies paisibles en apparence côtoyaient des réalités surprenantes.

Au 239, une famille de quatre s'y était installée 5 ans auparavant. Deux parents et deux enfants. Mais des enfants devenus grands. Deux garçons de 17 ans, des jumeaux. Les parents étaient partis pour le long weekend. Laissant pour la première fois les jumeaux seuls. Ils étaient grands et assez sages. Monsieur, madame étaient partis sans inquiétude. Mais les mauvaises nouvelles étaient venues d'ailleurs....du côté des grands-parents paternels. Dimanche midi, un coup de fil inquiétant. Grand-papa avait fait un AVC. Il était hospitalisé. Papa, maman allaient revenir de toute urgence. Leur weekend serait écourté.

Durant le trajet de 4 heures sur la 20, un stress tangible s'installait. L'appréhension de la suite des choses. Dimanche après-midi, 4h30, monsieur, madame stationnaient la voiture dans l'allée du 239. Juste le temps de déposer les bagages à la maison, enfiler des vêtements plus appropriés puis filer vers l'hôpital.

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Au 251, Henri était bien installé devant l'immense ilot de la cuisine. Un livre de recettes ouvert. Tous les ingrédients mesurés attendant patiemment dans de petits bols au formats identiques comme dans les émission de gastronomie. Il s'apprêtait à concocter un festin de roi, digne d'un grand restaurant 5*. C'est qu'il voulait impressionner ce cher Henri!

La table pour le souper était déjà mise. Deux couverts se faisaient face sur une jolie nappe de dentelle de Bruges. La coutellerie des grandes occasions, les coupes élégantes et les serviettes de table agencées à la nappe enjolivaient le décor. Vers 17h, Nicole viendrait le rejoindre.

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Au 264, un couple seul, sans enfant. L'homme, grand, mince était architecte. Il avait environ 50 ans et adorait l'horticulture. Toutes ses journées de congé étaient consacrées à l'entretien de sa cour, de ses plates-bandes et à la taille de ses arbres et arbustes. Le terrain était impeccable. Aucune herbe ne rebroussait. Aucune pousse indésirable ne survivait plus que quelques heures.

Sa femme, une brunette élégante était coiffeuse. Dans ses loisirs, elle jouait au tennis. Un couple sans histoire, affectueux et attentifs l'un envers l'autre qui faisait des jaloux parmi ceux qui paraissaient plus fragiles.

Les couples se faisaient et se défaisaient, se nouaient et se dénouaient depuis la nuit des temps.
Pourquoi certains semblaient inséparables , à l'abri des grosses crises existentielles...S'il existait une recette, tout le monde voulait la connaitre. Il y avait bien celle-ci...la PDA que chacun devrait appliquer...P pour projets, D pour désir et A pour admiration. Le couple du 264 semblait bien maitriser l'art de la bonne entente et de la communication. Ils étaient ensemble depuis 25 ans et toujours amoureux. Ayant plein d'activités communes mais se laissant aussi du temps chacun pour soi. Un couple modèle.

En ce dimanche du mois de mai comme à chaque dimanche entre 16 h et 18 h la dame se joignait à sa ligue de tennis. L'homme ayant terminé l'entretien du jardin entrait pour lire ou pour débuter le souper.

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Au 251, Henri accueillait sa belle Nicole qui arrivait avec un peu de retard. Comme l'occasion faisait le larron et que les deux s'entendaient comme larrons en foire, il avait décidé de profiter de l'absence de son épouse, partie en voyage d'affaire à Toronto jusqu'à lundi pour inviter chez lui ( n'était-ce pas aussi chez elle...) la dame qu' il courtisait sur internet depuis quelques semaines. Le désir qui avait grandi au fil des jours à coups de textos et/ou de sextos atteignait maintenant son apogée en se voyant enfin en chair et en os.

Henri et Nicole se tombèrent dans les bras en oubliant le rôti qui cuisait lentement dans l'auto cuiseur,  les poivrons qui grillaient au fourneau et les bulles qui perdaient de leur effervescence. Tout pétillait pourtant dans leur corps et dans leurs yeux.

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La porte du 239 s'entrouvra sur une maison complètement vide, dénuée du moindre meuble, les murs dégarnis de leur apparat. L'écho était tout de suite perceptible. Les parents n'en revenaient pas. En revenant à l'improviste, jamais ils auraient cru retrouver leur maison ainsi, vide , nue, dépouillée de tout. Surpris et décontenancés, le couple se dirigea vers la cuisine. Sur le comptoir, étaient étalées plusieurs photos. Des prises étranges, chaque pièce de la maison avaient été capté sous plusieurs angles dans leur état habituel. Les meubles, les cadres, les livres et bibelots, tout avait été mis en évidence comme des clichés dans des magazines de déco.

- Max, Will!

- Ils sont peut-être dans leur chambre.

Les parents estomaqués se dirigèrent vers le fond du corridor en espérant trouver une explication à cette étrange situation. Dans leur chambre intacte, les jumeaux dormaient comme des souches. Ils se réveillèrent difficilement malgré le bruit de leurs parents mécontents. Mais lorsqu'ils réalisèrent qu'ils étaient vraiment là dans la chambre, tous deux se levèrent avec de la  panique dans les yeux et des ressorts dans les jambes.

- Qu'est-ce qui s'est passé ici?

- On peut tout vous expliquer! Lâcha l'un des jumeaux.

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La joueuse de tennis s'était tordue une cheville juste au début du premier set. Un mauvais mouvement, une platitude. Elle avait donc décidé de rebrousser chemin et d'aller plutôt étendre cette patte douloureuse sur de la glace à la maison au 264 de Courval.  Home sweet home. Quand ça n'allait pas , rien de mieux que le confort de son foyer.

Elle poussa la porte tranquillement prenant soin de ne pas trop mettre de pesanteur sur la cheville endolorie. Se dirigeant lentement et sans bruit vers la cuisine, elle entrevu lorsqu'elle passa devant l'embrasure de la porte de sa chambre, une femme. Perplexe, elle observa cette femme, la détaillant des pieds à la tête. ses yeux se jetant d'abord sur les escarpins qui lui paraissaient familiers. Ils étaient roses. Ses escarpins! Cette femme portait ses souliers!

Des collants de couleur chair dévoilaient de longues jambes bien galbées. Puis une jupe d'un gris pâle qui lui disait quelque chose...

- Mais c'est mon tailleur tout neuf!

La jupe de style crayon s'ajustait à la perfection à cette inconnue et son chemisier blanc épousait bien les courbes de cette femme à la taille de mannequin. Alors, elle leva le regard sur le visage et la tête de l'intruse...

Son mari! L'homme qu'elle avait toujours trouvé des plus viril. L'homme dont elle était amoureuse depuis des lustres. L'homme dont elle croyait tout connaitre et qui n'avait ( croyait-elle) aucun secret pour elle...se tenait là, habillée comme elle.

Prit sur le fait, il ne trouva rien à dire. Une simple et piteuse émotion évoqua un remord. Le couple, stupéfait, se rerouva nez à nez, bouche bée.

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L'épouse d'Henri avait suivi son intuition. Celle qui lui dicta que quelque chose ne tournait pas rond. Depuis quelques temps déjà, elle ne reconnaissait plus son Henri. Il était plus distant mais littérallement ''scotché'' ;a sa tablette électronique. Il semblait souvent sur le ''qui vive'', nerveux, différent. Elle avait donc prit un vol de retour une journée plus tôt que prévu sans avertir son mari.

Elle devait en avoir le coeur net, le confronter avec les doutes qui l'assaillaient. Son instinct la guidait en ce dimanche soir. Lorsqu'elle mit la clé dans la serrure, elle réalisa qu'elle se lançait dans le vide, vers l'inconnu. Qu'allait-elle découvrir? Et que deviendrait sa vie, jusque là parfaite en apparence?

Dans le salon, elle découvrit d'abord une veste de cachemire de couleur peau de pêche. Dans le hall menant à la chambre, une paire d'escarpin qui n'était pas sienne. Et lorsqu'elle poussa la porte...deux corps enlacés dans le lit conjugal. Les rayons du soleil couchant qui s'étalaient sur leurs peaux nues.

Sans réfléchir, elle se précipita vers la commode, ses yeux ayant repéré le sac à main de la fautive. Elle l'agrippa et sortit rapidement de la pièce laissant le couple d'amants pantois. Elle courut vers la cuisine et ouvrit les portes françaises qui donnaient sur la cour. Elle entendit du bruit et du mouvement mais s'empressa de mettre la main sur le porte-feuille qu'elle lança de toute ses forces dans la piscine. Ensuite , elle prit les clés et un cellulaire qu'elle lança également mais cette fois-ci dans l'énorme haie qui délimitait les terrains avoisinants. La femme qui avait enfilé rapidement une paire de petites culottes et une chemise devina le stratagème de l'épouse et découragée sortit dehors afin de récupérer ses trucs.

Henri se vêtit rapidement et s'enfuit par en avant dans sa voiture en abandonnant femme et maitresse.La dame de la maison verrouilla toutes les portes et laissa sa colère descendre d'un cran. Elle s'amusa à observer cette femme qui, à quatre pattes au pied de la haie tentait de retrouver ses clés. Des heures passèrent et elle cherchait toujours. La pénombre avait cédé la place à une grande noirceur rendant beaucoup plus difficile les recherches. Sans ses clés et sans son téléphone, elle ne pouvait aller bien loin. Cette soirée qui s'annonçait romantique tournait au cauchemar.

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L'explication des jumeaux n'avait ni queue ni tête pour les parents.

- On voulait vous faire une surprise et tout repeindre. Les meubles sont tous dans le garage. Nous allions tout replacer, juré!

Ils apprendront après leur avoir tiré les vers du nez que les jumeaux avaient viré tout un party la veille et pour être certains de ne rien abimer, avaient tout fait disparaitre. Ils avaient pris soin de prendre des clichés pour tout replacer exactement comme c'était. Espérant que leurs parents ne s'apercevraient pas qu'un ''rave'' avait eu lieu dans leur résidence.

Quel mal ils s'étaient donné!

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On ne sait jamais ce qui nous attend lorsqu'on revient à l'improviste. La vie est souvent pleine de surprises!

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