dimanche 20 octobre 2019
MARCHER DANS SES PAS
Je trouve très difficile de voir mon père devenir autre chose que l'homme qu'il a été la majeure partie de sa vie. Mon père était un homme érudit qui s'intéressait à tout et surtout qui avait une opinion sur les grands enjeux de notre société. On pouvait parler ensemble autant de politique, de culture que de sports.
Il avait un talent indéniable pour l'écriture. Sa plume était poétique et recherchée. Il a publié un récit familial fort intéressant en 1998 relatant l'histoire de sa famille parmi les premiers pionniers dans l'Abitibi du début du siècle dernier. Son récit se lisait comme un roman. Son style nous mettait de belles images en tête. Son livre,
" Où murmure une brise" fut apprécié et encensé dans son environnement immédiat, familial et amical.
À cause de la maladie d'Alzheimer il ne se souvient plus d'avoir écrit ce livre. Il vit dans le moment présent. Ses seules préoccupations sont de manger, dormir, se vêtir, se faire la barbe et aller marcher dehors une fois de temps en temps. À part ça, il ne se pose plus de questions. Il ne regarde pratiquement plus la télé, ne lit plus. Quelques échanges avec ses amis qui souffrent aussi de problèmes cognitifs remplissent ses journées. Et oui, c'est souvent drôle de les voir communiquer entre eux, interagir et réagir comme si les autres étaient bizarres mais pas eux. Il y en a une qui se met plusieurs couches de vêtements un par dessus l'autre, une autre parle une langue incompréhensible, une entre dans les chambres des autres sans cogner, une fait des crises, une essaie de séduire tous les hommes, un croit que je suis sa fille, un se méfie de tout le monde parce qu'il croit toujours être victime de vol!
Heureusement, mon père est en forme physiquement et n'a aucune autre maladie ni maux. Il a encore une belle joie de vivre, une bonne humeur. La seule chose qui le rend agressif à l'occasion est l'aide pour son hygiène personnel. Son orgueil en prend un coup!
Je m'ennuie de nos conversations qui sont maintenant très limitées. Je ne peux plus me confier à lui. Je ne peux plus tester son humour comme avant. Je dois user d'une grande patience et d'une compréhension à toute épreuve lorsqu'il me répète la même chose cent fois ou qu'il m'appelle au téléphone six fois de suite pour la même demande. Il oublie mon prénom. Bientôt ce sera mon visage...peut-être ne me reconnaitra-t-il plus mais moi je saurai toujours quel père extraordinaire il a été.
Il m'a tant donné, a démontré tant d'amour à moi et à mes soeurs que nous lui rendons tout naturellement ce qu'il mérite comme soins et attention. Il a été un mari exceptionnel, un aidant naturel hors du commun pour notre mère. Tout ce que je veux c'est lui rendre hommage et faire en sorte que l'homme si intelligent qu'il a été, l'homme si sensible et créatif demeure dans nos souvenirs et dans l'esprit collectif. Même s'il est très diminué et qu'il se comporte souvent comme un enfant, se dégage encore de sa personne une grande bonté et un grand coeur!
Je ne suis pas la seule confrontée à cette terrible maladie. Bien trop de gens perdent leur essence, leur intelligence, leur subtilités et leur dignité face à l'Alzheimer ou toute forme de démence. Je vois des enfants de parents atteints qui manquent énormément de psychologie, de jugement et de patience. C'est tellement triste et déplorable. Si vous croisez des gens atteints de problèmes cognitifs, soyez indulgents et patients. Surtout ne leur parlez pas en bébé, ne les traitez pas comme des enfants même s'ils ont des comportements enfantins. Ils sont bien plus conscients de leur état qu'on peut penser, ils ont horreur de se faire infantiliser. Ce sont des gens qui étaient pour la plupart intelligents et sensibles, ils ont eu un vécu riche et impressionnant. Ils méritent un grand respect!
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